Irrationalisme(s)
Le point de vue de la philosophie de l'histoire
La plus fameuse citation de G.W.F. Hegel est sans doute : « Tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel ».
Le problème de la philosophie, c’est qu’elle est souvent obligée de se servir de mots ordinaires pour dire des choses extraordinaires. Si l’on conserve aux mots employés par Hegel leur sens de tous les jours, alors ils justifient tout ce qui se passe de bon comme de mauvais au nom d’une correspondance absolue entre le réel (ce qui se passe) et le rationnel (ce qui dénote une nécessité logique et objective). Ce serait là, cependant, une maxime d’une banalité si complète qu’elle relèverait de la non-pensée tautologique plutôt que d’une quelconque lumière jetée sur la marche du monde.
On peut donc bien se douter que ce n’est pas là ce que Hegel avait voulu dire. De fait, il use des mots « réel » et « rationnel » dans le sens précis que leur donne son langage philosophique, non dans le sens générique qu’ils ont dans le langage courant.
Je ne vais pas vous infliger un détour dans les labyrinthes stupéfiants de la philosophie hégélienne, mais seulement rappeler l’interprétation que fait Friedrich Engels de cette proposition de Hegel. L’interprétation de Engels n’en épuise pas le sens, mais elle met en exergue son aspect qui nous permettrait de comprendre la portée historique de la situation actuelle au Moyen-Orient.
Ce qui est réel, au sens hégélien, explique Engels, n’est pas tout ce qui arrive, mais ce qui arrive du fait d’une nécessité dialectique, et qui est donc rationnel dans ce sens précis. De ce fait, nombre de choses qui arrivent sont irréelles, i.e., sans nécessité dialectique, et donc irrationnelles.
Si cela n’est pas très clair, ça le deviendra bientôt.
Il y a quelque chose de théologique dans la philosophie de Hegel, comme dans celle de Marx et Engels d’ailleurs : c’est la foi au progrès, l’idée que la marche de l’histoire se réalise dans une sorte de progrès constant vers toujours plus de réalité et de rationalité. Dans cette marche, le réel d’aujourd’hui est irréalisé par un réel naissant qui le condamne à terme au néant de l’histoire, et cette condamnation se manifeste par le degré d’irrationalité, d’absurdité que ce réel d’aujourd’hui prend de façon croissante sous nos yeux.
La conscience politique de Hegel a été durablement marquée par la Révolution française qui a éclaté alors qu’il n’avait que 19 ans. Il en a toujours parlé, même au crépuscule de sa vie, de manière quelque peu dithyrambique, malgré le choc que furent les réalités de l’extrémisme révolutionnaire du début des années 1790 (« La furie de la destruction », comme il l’écrit). Il parlera par exemple, dans ses cours sur la philosophie de l’histoire donnés à Berlin plus de trente ans après l’évènement, d’un « magnifique lever de soleil ». C’est que cet évènement fut, pour ainsi dire, la terre natale de sa pensée politique, et fournit, en particulier, la première grande illustration de cette dialectique du réel et du rationnel.
Voici ce qu’en dit Engels : « La monarchie française de 1789 était devenue si irréelle, c’est-à-dire si dénuée de toute nécessité, si irrationnelle, qu’elle dut être nécessairement abolie par la grande Révolution dont Hegel parle toujours avec le plus grand enthousiasme. Ici la monarchie était par conséquent l’irréel et la Révolution le réel. Et ainsi, au cours du développement, tout ce qui précédemment était réel devient irréel, perd sa nécessité, son droit à l’existence, son caractère rationnel ; à la réalité mourante se substitue une réalité nouvelle et viable : d’une manière pacifique, si l’ancien état de choses est assez raisonnable pour mourir sans résistance, violente s’il se regimbe contre cette nécessité. Et ainsi la thèse de Hegel se tourne, par le jeu de la dialectique hégélienne elle-même, en son contraire : tout ce qui est réel dans le domaine de l’histoire humaine devient, avec le temps, irrationnel, est donc déjà par destination irrationnel, entaché d’avance d’irrationalité. Et tout ce qui est rationnel dans la tête des hommes est destiné à devenir réel, aussi en contradiction que cela puisse être avec la réalité apparemment existante. »
Remplacez « monarchie française de 1789 » par « hégémonie américaine » et « Révolution » par « légalité internationale » et vous verrez ce que je veux dire.
Dans l’ordre du progrès – qui n’est pas autant une fatalité ou une inéluctabilité que voudraient le croire Hegel ou Marx – l’hégémonie américaine est le poids mort de l’histoire dont la réalité s’éteint progressivement sous nos yeux, ce qui se manifeste par une irrationnalité croissante, l’absurdité de ce qui a perdu son caractère de nécessité mais persiste à exister dans ces « bruit et fureur » d’une histoire « qui ne veut [plus] rien dire », pour citer Shakespeare.
Tout ce qui est irréel est irrationnel et tout ce qui est irrationnel est irréel.
Trump, en ce sens, est une manifestation suprême de l’absurdité (irréalité et irrationalisme) de l’hégémonie américaine. Arrivée au point culminant où elle découvre qu’elle ne sert plus à rien, elle se résorbe dans l’usage pur, insensé, de la puissance qu’elle a accumulée pour en arriver là. Puisqu’elle ne sert plus à rien, elle ne peut s’exercer que dans le nihilisme de la force sans droit, et servir des passions plutôt que des intérêts : comme la haine de l’Iran qui habite Netanyahou et un « État juif » hystérisé par ses propres impasses (lire, à ce sujet, cet entretien) ; ou le déclin mental du grand âge, accentué par le goût du lucre et autorisé par un système constitutionnel américain en pleine déroute, incarné par Donald Trump.
Dans le domaine des relations internationales, l’horizon du progrès est la réalisation du droit, qui dépend de tous les États, même ceux que certains – comme les Carney et Merz de ce monde [voir, plus bas, l’appendice sur l’irrationnalité dérivée] – imaginent être sans droit. Cela se voit dans le fait que le droit international n’est que la résolution, sur le plan formel, de la négociation des différents intérêts souverains. C’est l’intérêt qui s’oppose à la passion, au moins du point de vue de la simple rationalité pragmatique – différente de la sublime rationalité du progrès dont parle Hegel. Or, quant à la guerre israélo-américaine contre l’Iran, là où l’Iran et les États du Golfe agissent dans la rationalité pragmatique, Israël et les États-Unis sont devenus des agents de la passion brute.
Ni l’Iran, ni les États du Golfe – en dehors, semble-t-il, des Saoudiens – ne voulaient de la guerre, car ils en mesuraient les périls insoutenables et très probablement planétaires ; ils ne tenaient pas à déstabiliser leur région ; et sans doute, en dépit de leur antagonisme avec l’Iran et de leur rapprochement avec Israël, ils préféraient que l’espèce d’équilibre qui résultait de la présence face à face de ces deux adversaires, se maintienne. Pour ces petites raisons raisonnables, qui n’ont certes rien de glorieux, ils ont voulu éviter la conflagration. Mais la raison n’est décidément rien face à la passion. L’illustration la plus vive de cette vérité se trouve dans le fait que l’Iran a fait, dans la négociation des intérêts souverains, autant de concessions que l’exigeaient les Américains, et a reçu, en récompense la décapitation en masse de son leadership – un crime politique (plutôt qu’un acte de guerre, puisque la guerre n’avait pas été déclarée) sans précédent historique connu, même aux temps réputés les plus barbares, et une marque signalée de cet abus nihiliste de la force mentionné tantôt.
Et la preuve de l’absence de toute rationalité pragmatique du côté des agresseurs, c’est qu’ils n’ont pas été capables, et restent à ce jour incapables, de fournir un cadre logique dans lequel de telles outrances auraient le moindre sens (d’ailleurs on peut remarquer que les analystes, professionnellement tenus à fournir des récits logiques, évitent soigneusement d’évoquer ces aspects aberrants de ce qui se passe et qui dérangeraient leur belle expertise).
La passion, soit dit en passant, n’est pas nécessairement l’ennemie de la raison, elle peut en être la flamme. Aucun changement réel et profond ne survient sans le feu brûlant de la passion, tant que celle-ci n’est pas devenue « une fureur destructrice », ce qui peut lui arriver si trop d’adversaires essaient de l’éteindre (la Révolution française n’est devenue si folle que parce que les monarchies de l’Europe ont essayé de l’arrêter ; la Révolution haïtienne n’est devenue si sauvage que parce que les esclavagistes français ont essayé de l’étouffer). La passion est le combustible de l’histoire : mais il y a passion créatrice et passion nihiliste et les deux peuvent être confondues (voir le Sahel, voir le mouvement MAGA).
Appendice:
Pour finir, un mot sur la curieuse irrationnalité dérivée qui afflige les vassaux occidentaux (Européens et Anglo-saxons) des États-Unis.
Les réactions du Canadien Mark Carney ou de l’Allemand Friedrich Merz à l’agression israélo-américaine se sont avérées dignes des discours de Poutine sur l’Ukraine. L’Iran, selon Merz, serait le « centre du terrorisme international », tout comme l’Ukraine, selon Poutine, serait un État infesté de « nazisme ».
Le même Merz avait expliqué qu’en s’en prenant à l’Iran, Israël faisait « le sale boulot » pour l’Occident – au moment où ledit Israël massacrait des dizaines de Gazaouis (sans doute « un détail de l’histoire », du point de vue de Merz) tout en lançant des bombes sur Téhéran. Carney du Canada, le même qui s’était fendu d’un discours très applaudi en Occident sur la défense du multilatéralisme contre le brutalisme trumpien, a été le premier leader occidental à acclamer l’agression contre l’Iran qui, de fait, est une manifestation spectaculaire du brutalisme trumpien contre le multilatéralisme.
Ces réactions ont ceci d’irrationnel – au sens courant du mot – qu’elles étaient épidermiques. Elles ne reposaient pas sur une considération pragmatique des ramifications d’un tel conflit pour le droit international, le multilatéralisme, l’économie mondiale, la géopolitique. Elles reflétaient quelque chose de plus viscéral, et d’irrationnel au sens commun du mot.
En ce moment, les Européens, dont la servitude vis-à-vis des États-Unis provient de la peur de la Russie, découvrent à la fois que la Russie aide l’Iran (ce qui les offense plus que le fait que les États-Unis aient attaqué l’Iran) et que les États-Unis aident la Russie (en suspendant les sanctions sur la vente de pétrole russe au nom de la poursuite de la guerre contre l’Iran). Ce n’est plus le serpent qui se mord la queue : il s’avale lui-même.
D’une manière générale, le rapport des Occidentaux à l’Iran est passionnel : le « danger » que représenterait ce pays est moins réel, en vérité, que la réverbération du traumatisme infligé par le fait que l’islam révolutionnaire y a enregistré son seul et unique succès géopolitique à ce jour. Si l’Iran appelle rhétoriquement les États-Unis « le grand Satan », l’Occident traite réellement l’Iran comme « le grand Satan ». Une politique dépassionnée seule peut résoudre ce « problème » créé de toute pièce, mais étant donné l’hystérie qui domine à ce sujet dans les capitales occidentales, il faudrait un leader un peu « spécial » pour l’envisager. Ce fut le cas de Barack Obama et de l’accord JCPOA sur le « nucléaire iranien » qu’il a laborieusement mis en route en 2015 – l’une des conséquences clefs ayant été de réintégrer l’Iran dans le grand manège de l’économie internationale. Cette conséquence était, à terme, fatale pour l’hiérocratie violente et obtuse dans laquelle le système iranien s’enferre en faisant le dos rond dès que l’Occident s’en prend à lui. Mais étant donné le caractère instable de la politique américaine et la prédominance de leaders hystériques – sur la question iranienne, liée à Israël, autre source d’hystérie – dans l’establishment US, cet accord avait peu de chances de durer assez longtemps pour produire ses effets. Il a été en effet des plus éphémère – et la course vers le désastre actuel a commencé dès le début du mandat Trump I, course que le futile Joe Biden n’a rien fait pour arrêter.
On a pu remarquer, à cet égard, que les moments de détente avec l’Occident favorisent toujours les « modérés » du leadership iranien, tandis que les moments de confrontation avantagent les « radicaux ». Sans surprise, le moment actuel a abouti à l’arrivée au pouvoir du très radical Mojtaba Khamenei. Ce qui donne encore plus de raison aux « radicaux » côté occidental (Trump, Carney, Merz — plutôt que Sánchez) de redoubler d’hostilité.
Bref, l’absurdité règne, symptôme morbide d’un déclin chaotique. Le problème étant que, pour l’instant du moins, nous sommes dans la nuit fuligineuse de ce déclin de l’Empire américain – et le lever de soleil tarde.

Toujours (et pour longtemps), ébloui par votre plume et la justesse de vos propos. Je garde près de moi systématiquement (et par précaution...) un dictionnaire avant de vous lire, tant je découvre de nouveaux items. Poursuivez ainsi Mr pour notre édification. Le royaume de Dieu ne consiste pas seulement en des questions de nourriture...